Les furtifs : du vif aux fifs

Mis à jour : mai 16

Bon, je vais me lancer dans cet exercice difficile qu’est de faire une critique des furtifs. Notez que je vais parler du bouquin dans sa globalité, mieux vaut donc l’avoir lu, ou ne pas avoir peur de se faire divulgâcher. Également, il me sera très difficile de parler de ce roman sans le remettre en perspective dans la bibliographie de Damasio, comprenez par-là la Horde du contrevent et la zone du dehors, que je vais mentionner à plusieurs reprises.



En préambule parlons du chef d’orchastre de ce bouquin. Damasio est un grand écrivain, un type qui a des positions radicales (tant dans le style que dans les thèmes), et forcément, à être aussi tranché, on déroute forcément, on ne fait pas l’unanimité, mais malgré les critiques qu’on peut adresser au personnage, il reste un acteur majeur de la littérature française, et à mon sens, un des rares représentants vivant de ladite littérature au sens noble du terme. Le type écrit pour servir une langue, pour la faire grandir. Ses histoires ne sont pas adaptables, ni traduisibles, sans y perdre de la valeur, il a un amour pour la langue française et ça se voit. De plus, quand on l’écoute parler en conférence, le type est vif, clair, étonnamment simple dans sa façon de parler, passionné, sourcé jusqu’à plus soif et apporte toujours des réflexions pertinentes, que ça soit sur le média du roman ou de l’écriture en général, autant que sur des sujets politiques et plus particulièrement les dérives technologiques qui semblent être son dada à Dadamasio… Je ne vous mentirais pas en disant que ce type a eu une influence forte sur mon écriture et ma vision du monde, peut-être trop, au point que j’ai cherché à m’en détacher pour trouver mon propre chemin, et cette remise en question s’est déclenchée chez moi juste au moment de la sortie des furtifs… Quelle transition incroyable pour vous parler du roman !


Pour être concis, mon avis est mitigé. Maintenant passons à la version longue :


Il y a donc du très bon, qui côtoie du moins bien, voire du pas bien du tout. Le point fort c’est l’écriture très recherchée, lyrique, musicale, qui sert assez le propos et les personnages, en tout cas les principaux (Lorca, s'en sort le mieux, pour Sahar et Saskia ça passe malgré quelques poncifs et maladresses, pour les autres c’est un peu plus compliqué). Le premier chapitre m’a vraiment captivé et je l’ai trouvé débordant d’ingéniosité et très prometteur, hélas, j'ai assez vite décroché. La vision de l’armée est plus proche d’un fantasme que d’une réalité, l'aspect militaire n'est jamais questionné (vers la fin, Lorca devient un symbole de la resistance, et j'ai beaucoup de mal à accepter qu'un ancien militaire soit si bien accepté dans ce milieu là, au point que personne ne le remette en question un instant et l'admire à la moindre parole). Les scènes d’action qui sont rapidement arrivées ne m’ont pas emporté, un rythme trop lourd qui ne s’adapte pas à la nervosité de certains passages. Le sujet des furtifs, cette espèce animale d’un genre nouveau, est parfaitement original et intrigant, la proposition est assez inédite, et les capacités de ces bestioles donnent pas mal de matière en termes de métaphore sur l’humain et son monde, brillamment mises en scène. On regrettera sur la fin de voir les furtifs remplacés au profil de groupes anar autogérés, ce qui a fini de me perdre (le lien avec les furtifs était trop superficiel et forcé à mon goût).


Autre réussite, c’est le portrait dystopique de nos sociétés. La privatisation de tout le domaine public et ce système de puçage consenti de la population par la menace informelle de l’exclusion sociale, sont des trouvailles l’ordre du possible, une extrapolation des tendances du présent. Le hic, c’est que ça rappelle beaucoup les thématiques de la zone du dehors, mais en les prolongeant assez peu, voir pas du tout, puisque au niveau de la trame, c’est quasiment du copié collé : groupe de militants, confrontation avec el presidente, cours de socio à la sauvage, assaut mis en péril par un manque de prudence évident des protagonistes, une révolution qui éclot en dépit d’une opinion populaire majoritairement défavorable aux idées des narrateurs, et j’en passe... (le système de quartiers premiums, par exemple, était déjà présent dans la zone, ainsi que l'idée de tours panoptiques)


Cela dit, bien que les furtifs soit mieux écrit que la zone, et propose plus de trouvailles linguistiques, j’ai trouvé ce dernier bien plus percutant et novateur, car la zone peint un monde totalement original renfermant bien plus de trouvailles innovantes, concentrant le propos sur cet univers et le refus que l’on doit y opposer. Dans les furtifs, on est en droit d’attendre que les fameux furtifs occupent une place prépondérante dans le récit, or, même s’ils sont en cohérence avec l’univers dépeint, le lien entre d’une part le monde qui nous est présenté et la lutte menée pour s’en soustraire, et les furtifs d’autre part, me semble forcé (ce lien est véritable, mais il est amené maladroitement, par des montaaaaaagnes de monologues sociologiques moyennement convaincants). J’ai l’impression que Damasio laisse tomber les fifs, ou s’en sert comme prétexte, pour parler de son engagement politique. Quel est le problème me direz vous ? Et bien dans la horde du contrevent il n’est jamais question d’engagement politique ou de militantisme, pourtant de toute la bibliographie de l’écrivain, je trouve que c’est son œuvre la plus engagée et militante, et je pense qu’il aurait pu appliquer le même traitement aux furtifs, c'est à dire en se concentrant uniquement sur ces bébêtes et transmettre un message via leur apprivoisement et non pas en rendant le propos aussi explicite, jusqu'à mettre le récit en pause pour assener directement au lecteur quoi penser et faire de la méta analyse. Si les enjeux sont clairs, les monologues deleuziens n'ont pas besoin de nous expliquer le propos.


Lorsqu’un narrateur prend la parole, on fait soit un récital politique, soit on avance dans l’histoire, et ces deux aspects échouent à se confondre (alors qu'à travers ses nouvelles Damasio a su nous prouver qu'il était capable d'y arriver). Après ces 700 pages, ben j’ai la sensation de pas les connaître tant que ça ces furtifs, et de leurs capacités, on ne nous montre qu’un petit aperçu souvent redondant. A l’exception de Tishka, tout ce qu’on découvre d’eux sont des choses très théoriques et pas franchement racoleuses, cf. les longs débats pour déterminer la nature des furtifs dont je ne retiens pas grand-chose et qui n’étaient peut-être pas nécessaires pour nous sensibiliser à la poésie de cette espèce (ça me fait penser aux explications sur le vif dans la horde, mais ce qui était une théorie déployé sur un ou deux chapitres en fin de roman pour parfaire un tout, est ici un développement qui semble parfois interminable, pour ne mener à rien de concret. Je pense au chapitre sur le déchiffrage du ta et l’alphabet furtif, si ce passage a paru assez long, ce n’est pas tant qu’il l’est réellement, mais plutôt que ça n’est plus du tout exploité par la suite, sauf, à l’extrême limite, à la fin du roman).


Pour continuer sur le style, les incursion furtives, le frisson, ou je ne sais quelle autre raison, provoquent une pluie assez déroutante de signes qui viennent parasiter les lettres. L’effet esthétique est plutôt plaisant, intriguant, mais c’est plus un effet de style qu’un dispositif indispensable à la narration (ça n’égale pas la ponctuation du vent dans la horde, simple, efficace). Idem avec toutes les hybridations de mots et inversions de lettres qui symboliquement sont plutôt jolies et apportent parfois de belles trouvailles, mais pour être honnête, il y a des lignes entières ou je pigeais rien à ce que je lisais. C’est la poésie du style, n’est-ce pas ? Oui, mais non. Pour des créatures appelées furtif.ve.s, buter sur chaque mot et saccader la lecture à l’extrême, c’est un peu contreproductif. La lecture est ralentie, alourdie, et de la simplicité recherchée ne se dégage qu’une complexité et un ésotérisme qui va à l’encontre du propos.


J’en profite pour ouvrir une parenthèse qui concerne le style de Damasio présentant un défaut récurant, c’est d’offrir des prouesses d’écriture à des personnages qui s’expriment à l’oral. La horde illustre ça à merveille : faire une joute de palindromes à l’oral n’a absolument aucun intérêt, c’est un procédé qui ne marche qu’à l’écrit (à la limite le palindrome devrait être phonétique), pareil avec le monovoyelle où seule la voyelle o peut être utilisée… là encore c’est pertinent à l’écrit, mais à l’oral on devrait accepter le son o, peu importe son orthographe, c’est le principe de le joute verbale… Bref, si je pense à ça, c’est parce que dans le débat entre Gorner et Varech, ce dernier se joue d’anagrammes du mot trace… Oui, sauf que non. L’idée est excellente, mais le contexte inadapté. Dans un débat, qui n’est autre qu’une joute oratoire, ça tombe très vite à plat, surtout que le type arrive à te pondre des monologues sur quasi plusieurs pages, juste en déroulant des anagrammes et des définitions absconses, sans jamais être interrompu alors qu’il a en face de lui un politicien de métier et des journalistes qui sont eux aussi les premiers à couper, relancer, interrompre pour éviter justement les prises de parole monolithiques… Ce passage rappelle inévitablement la rencontre avec A ou le débat télévisé dans la zone du dehors, à ceci près qu’ici il n’y a quasiment aucun enjeu, et la situation parait trop peu crédible, parce que Varech n’est pas assez interrompu et un peu trop pris au sérieux, on nous dit même qu’à la fin de son discours, les journalistes sont touchés par les arguments de Varech et ne savent plus trop quoi répondre, en mode pouvoir de l’amitié… Vous avez vu comment est reçu un antispéciste sur un plateau télé ? Vous avez regardé un débat d’entre deux tours ? Varech a eu la chance de ne pas se faire écraser, il a une bonne fée qui veille sur lui, j’vous l’dis !


Tant qu’on est dans l’expression, parlons de algunos personajes, dont la jactance c’est avérée rotor. Bon, je charrie un peu sur Agüero, c’est une tentative de montrer le fil de pensée d’une personne bilingue, l’exercice est ardu (faut partir du principe que le lecteur peut encaisser une seconde langue), mais c’est plutôt réussi, heureusement cela dit que c’était en espagnol… Je passe mon tour sur Ner et son jargon cryptique qui m’a laissé plutôt indifférent pour aller direct au point noir du bouquin : Toni. Désolé, mais ça passe pas. Ce personnage est à la limite du supportable, son langage n’est même pas cohérent, il est un amalgame de tous les argots possibles même s’ils se contredisent au niveau de leur ‘‘appartenance sociale’’ : « wesh, les noob ça farte ? Zyva, faut grave qu’on roxe dans le tiéquar en mode yolo déter ! Bim, bam, boom, wallah ça fait pschit et ça fait vroom, chui trop un ouf dans ma teuté ! » (J’exagère à peine). Le mec est une caricature qui met des centaines de pages à arriver dans le récit, on se le mystifie un peu, et quand il débarque enfin, on se demande : pourquoi lui ? Pourquoi vous nous avez pas donné un autre personnage ? Par exemple Louise ? Un personnage aveugle qui décrirait le monde par tous les sens hormis la vue (un procédé cher à Damasio qui plus est), qui parle un langage faisant prédominer le féminin sur le masculin et qui a une connaissance avancée de la langue furtive, ça aurait été autrement plus intéressant que l’autre tâche de Toni, même si la Louise elle est un peu agaçante sur les bords…


Bon, vous savez quoi, on va passer directement au point qui m’a le plus déçu : l’incursion politique de Damasio. Dans l’absolu, j’ai rien contre son point de vue, je suis même plutôt de son bord, mais la manière m’a exaspéré. Je ne me prononcerai pas sur le milieu squat et zadiste que j’ai fréquenté de trop loin pour avoir un avis éclairé sur la question, mais ils ont le mérite d’avoir une fenêtre médiatique autre que celle des habituels punks à chien en sarouel qui refont le monde en roulant des splifs. En ce sens, c’est bien de les montrer sous un angle plus vertueux, mais là c’est limite trop. Le résumé de l’histoire c’est : les gentils anarchos zadistes contre les méchants chasseurs du dimanche (littéralement !). Alors oui, le gros problème, c’est que cette vision très manichéenne du monde colle à une réalité qui semble alors tristement invraisemblable. Si vous l'ignoriez, des histoires d’agressions sinistres par des groupes radicalisés sur des gens qui ne faisaient qu’occuper un lieu, le tout commandité par des personnes plutôt haut placé, ça existe, sans dire que c’est monnaie courante, ça ne relève pas non plus de l’exception, et c’est tellement fou, que quand ça apparait dans une fiction, ça semble irréel, gratuit, et manichéen.


Le problème n’est pas que ce genre de situation apparaisse, en soit, qu’une milice armée, anti-furtive, orchestrant le meurtre d’une personne puisse se former en quelques semaines, le tout sous ordre du président en personne, c’est un peu gros, mais pourquoi pas. C'est important d'aborder ces sujets. Mais on n’a qu’une très faible idée des mécanismes qui aboutissent à cette radicalisation. Le motif de l’hybridation et une forme de peur de l’inconnu sont invoqués, mais comme une réaction automatique dans des esprits binaires. La masse des militants des gauches diverses quant à eux sont tous vertueux, ils n’ont aucune faille, ils sont tous prêts à prendre les armes et donner leur vie pour un combat qui serait le bien. Personne n’émet de réserve sur l’opinion générale, d’un côté comme de l’autre. Il me manque une nuance, on idéalise trop d’un côté, on surdiabolise de l’autre. J’aurai personnellement tendance à penser que dans un camp comme dans l’autre, ces comportements sont relativement minoritaires, et que la majeur partie de la population s’en bat un peu la race et agit en faisant preuve d’une certaine modération. Dans les récits de Damasio on a souvent cette impression que toute la population se positionne selon des points de vue radicaux (qui eux-mêmes se subdivisent en plusieurs degrés d'implication). Une fois de plus j’adresse une critique sur des goûts personnels, mais j’accorde plus d’importance à la nuance et l’ambigüité morale que le fait de dresser un portrait élogieux de gens qui sont habituellement raillés. D’autant qu’on aurait pu le faire sans appuyer à ce point leur vertu. Ça n’aurait rien enlevé à la glorification de cette mouvance, ça l’aurait rendue plus complexe, plus crédible (plus humaine paradoxalement) et je pense que ça aurait servi le propos. Le problème une fois de plus est qu’on traite deux histoires, celles des furtifs et celle des groupes autogérés, et que les deux ne peuvent pas être développées à 100%. Sinon il aurait fallu un bouquin d’au moins 300 pages, et franchement, vu la lourdeur du bouzin, les 300 pages seraient plutôt à déduire.


La raison à cette indigestion de bons sentiments, c’est que Damasio nous offre un livre à narrateurs multiples qui vont tous dans le même sens. On dispose d’une galerie de personnages qui ne sont qu’une déclinaison de la même idée et qui tendent tous vers le même parcours. Personne en 700 pages ne viendra perturber le récit, même si c'est pour émettre une contraction et se rendre compte qu'il avait tort. Même dans la horde il y avait des tensions, des discordes, Golgoth par exemple était détestable, j’ai beau le trouver exécrable et avoir très peu d’empathie pour lui, ben heureusement qu’il était là ! Dans la zone, c’est encore plus marqué, n’importe quel personne pouvait en théorie être narrateur de l’histoire. Ici on n’a que des personnages déjà engagés dans une militance à des degrés divers, et j’ai l’impression qu’on laisse un peu sur le carreau le lecteur néophyte, alors que tout le propos devrait justement s'adresser à lui en priorité.


Alors voilà, sur la fin on a envie de sourire quand les mecs affrontent des tanks avec des flûtes et qu’on voit que ça marche ; les envolées lyriques promises par Damasio sur toute la com’ de son bouquin pointent enfin le bout de leur nez, peuvent agacer, mais signent des scènes dans un langage unique (elles sont trop rares par rapport ce qu’on était en droit d’attendre vu comment étaient présentés les furtifs avant que ne sorte le bouquin). On frôle le too much, on plonge carrément dedans, mais c'est du Damasio dans les grandes largeurs, et on sent qu'il éprouve un amour profond envers ces communautés et ses personnages, ça rend le tout quand même assez touchant, dommage qu’il ne leur fasse pas suffisamment honneur en daignant leur offrir du contraste et des imperfections.


Bref, certaines critiques sont assez complexes à formuler, et j'espère que j'ai pu les exprimer clairement. Au global l’histoire est belle, mais dans le détail pas mal de petites choses m’ont gêné. Je pense que les furtifs est un beau roman, que ses expériences d’écriture sont parfois accessoires et inutilement ampoulées, et que, même si aucun roman de Damasio n’est exempt de critiques, pour la première fois, les aspects positifs ne suffisent pas à faire oublier le négatif. La lecture ne m’a pas captivée car le style oublie parfois de faire dans la sobriété quand ça pourrait être nécessaire, afin de mieux faire ressortir les exploits littéraires. L’histoire est dans l’ensemble touchante, certains élans poétiques marchent parfaitement, là où d’autres arrivent comme des cheveux sur la soupe. Mon avis personnel est qu’une histoire plus courte, amputée de certains aspects qui ne sont développés que de façon artificielle, aurait été plus efficace (ou alors rallonger le livre pour compléter les trous, mais je penche plus pour la version courte…). Cela dit, je comprends qu’on puisse être emporté par cette aventure comme je l’ai été avec la horde, mais finalement, Damasio a été assez peu surprenant, il développe les thèmes qui l’obsèdent depuis une vingtaine d’années, ainsi que les mêmes procédés d’écriture. Cet ouvrage ne prolonge pas son œuvre (ou très peu), mais il la renforce efficacement. Une bonne façon de découvrir l’auteur je pense, mais une expérience plutôt décevante quand on a déjà vu de quoi il était capable. Une œuvre unique et atypique qui mérite quand même lecture. C’est dommage car j’ai envie de me dire que j’ai vraiment apprécié le livre, l'enthousiasme de Damasio est vraiment touchant et le travail derrière tout ça est colossal, mais voilà, j’en suis resté extérieur. Bref, je me suis surtout concentré sur le négatif, néanmoins la lecture vaut le coup, j'espère que Damasio arrivera à se renouveler pour son futur récit, dans 15 ans.